Missive électronique III

Missive II

Correspondance

 

Lettre III (les traditions se perdent).

Yann à Isabelle

A Sydney.

Tu évoques la nécessité de la souplesse morale. Je ne peux que me ranger à ton sage avis, que j’ai d’ailleurs suivi il y a peu. Vendredi dernier, je me suis levé du pied gauche. C’était fort regrettable, puisqu’il s’agit tout de même du premier jour du week-end chez les mahométans, et que je n’en profitais guère.
J’étais pénétré de cette colère lasse qu’une consultation trop fréquente des réseaux sociaux et un manque d’air frais suscitent dans les esprits nerveux. La moindre broutille tournait à l’obsession, de vagues regrets devenaient drames cornéliens ; et la litanie de musiques, messages et manifestes, lus et entendus sur tous les supports que le monde moderne met à notre disposition, se muait en mélancolie bougonne.
Petit-déjeuner d’adieux en l’honneur de charmants collègues quittant les terres arabes, dîner avec une collègue germanophone pour maintenir mon allemand, musique… Rien n’y faisait, mon esprit revenait à ces sombres dispositions. Lisant les actualités, songeant aux réflexions et décisions de mon entourage proche et moins proche, je me butais. Je refusais de comprendre des choix étrangers non seulement à ma personnalité, mais aussi à ma personne (ce qui est la plus sûre voie vers l’arrogance). En somme, je n’acceptais pas que l’on ne puisse se plier à ma Vérité. Je me sentais légitime et voué à décider pour les autres ce qui valait mieux pour eux.

J’avais donc clairement besoin de sortir et de me frotter à un peu de concret au lieu de songer à la vie d’autrui.

J’ai donc pris ma voiture, me suis perdu sur les routes bien trop larges d’Abou Dhabi, ai échoué sur une voie réservée aux camions, tourné autour d’un immense palais aussi cliquant que présidentiel. Mon objectif était le désert.

Quiconque penserait qu’un émirat arabe doit être le lieu idéal pour s’évader rapidement des villes pour trouver une nature indomptée et aride se tromperait lourdement. Les voies rapides sont bordées de pelouses et d’arbres verdoyants. Le désert est irrigué, pollué, traversé de barrières métalliques et parsemé d’étranges fermes et oasis artificielles. Sur le bord des routes intérieures, loin de la vue de la plupart des touristes, des baraquements de travailleurs sont flanqués d’immenses piles de sacs poubelles.
Il faut donc insister un peu. Après une heure de route, on trouve un chemin non goudronné d’une quinzaine de kilomètres dont la fonction est de desservir un complexe hôtelier du nom d’Arabian Nights. Alors, les barrières disparaissent enfin, et on peut joyeusement laisser déraper sa voiture dans les flaques de sable qui parsèment la voie. Les dunes de sable orangées sont parsemées de ghafs (Prosopis cineraria), arbres dont les racines peuvent atteindre trente mètres de profondeur pour pomper les aquifères souterrains. Quelques chameaux passent tranquillement en caravanes et laissent sans vergogne des crottes sécher au soleil. Là, on peut laisser la voiture derrière soi et laisser ses empreintes dans le sable vierge, tout en se dirigeant vers quelques arbres bordant les dunes.
Le plus frappant, c’est peut-être le silence, absolu, troublé uniquement par ma propre respiration. La lumière est dure, et confère au lieu cet étrange sentiment d’éternité, ou plutôt d’intemporalité, qui tout à la fois apaise l’âme et l’effraie ; ainsi que ces vieux temples dont les dieux et les statues tombent en oubli et en miettes. Et au milieu de ce silence et d’un bosquet d’halophytes, un chip presque inaudible. Un traquet du désert que j’eus le bonheur de pouvoir pourchasser et photographier. Je restai bien trois-quarts d’heures là, à peine protégé du soleil par l’ombre du Ghaf, à contempler les jeux de la très légère brise sur le sable. Mes courbatures morales et ma morosité n’existaient simplement plus. Tout était à sa juste place.
Je ne sais pas ce que l’entité que tu mentionnais faisait de sa vie d’entité, mais elle ne devait pas être bien loin.
Voilà qui vaut bien une religion tu me diras. Néanmoins je reste méfiant quand à celle-ci et sa propension au prosélytisme quand elle est dite “organisée”. Lorsqu’on se trouve une médecine, on est trop souvent tenté de l’imposer aux autres. Du moins c’est une des tendances négatives de mon caractère, et je la crois commune.
Mais cette médecine contemplative me semble infiniment plus saine que ce que les raisonnements les plus jésuitiques peuvent produire. Elle paraît plus vivante. Et ne s’impose qu’à soi-même.

En guise de note de fin, sache que nous fûmes persifleurs. La conférence Islam et Évolution a suscité un grand intérêt parmi les auditeurs émiratis, et il est dit que des classes entières pourraient bientôt venir d’une autre Université pour assister à des cours sur l’évolution. Jusqu’aux étoiles par des voies ardues…

J’ai hâte de lire le portrait détaillé des caractères que tu rencontras en ton séjour austral.

Bien à toi,

D’Abou Dhabi
Le 8 octobre 2017.

 

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Lettre I

Lettre I
Yann à Isabelle

A Sydney.

Voilà maintenant un peu plus de trois semaines que j’ai retrouvé les terres arides de la péninsule arabique, et la chaleur commence à peine à refluer sous le niveau des quarante degrés. Combien étrange est ce pays où les cieux semblent si insensibles que leur moindre pleur est accueilli avec stupéfaction. La chaleur est si intense que même les récifs de corail, pourtant supposés être des plus résistants à ces manifestations thermiques, blanchissent et dépérissent. Comme toute évasion des immeubles réfrigérés semble plus proche de la visite d’un calorifère en marche qu’à une innocente promenade, c’est à peine si les gens marchent à l’air libre. Sans compter que les distances entre lieux de détente et d’habitation requièrent l’usage massif des véhicules motorisés ; et en l’absence d’un système de transports en commun digne de ce nom, ce sont des armées de taxis qui transhument régulièrement. Comme biologiste de l’évolution, j’en viens d’ailleurs à craindre qu’il n’y ait plus très loin de la situation actuelle à la disparition totale des membres inférieurs. Une alternative serait peut-être une division de la fonction de locomotion entre différentes castes de travailleurs, les uns portant les autres sur leur dos. Je parierais sur une transformation des populations immigrées du sous-continent en propulseurs motorisés, tandis que les occidentaux muteraient en rémoras. J’y reviendrai dans une prochaine lettre.
Pour le reste, la vie suit son cours paisiblement, entre travail et loisirs. J’ai récemment assisté à un conférence sur Islam et Évolution darwinienne. Il est toujours fascinant de voir un homme, dont tout indique qu’il sait raisonner par ailleurs, tenter désespérément de résoudre un problème qui ne devrait pas en être un, citant moult sourates pour en tirer une interprétation cohérente avec les travaux de Darwin et de ses successeurs. Une collègue, visiblement perplexe, ne put s’empêcher de remarquer que si la religion se contente de proposer pourquoi et que la science cherche à décrire comment, il ne devrait guère y avoir d’incompatibilité, chacun s’occupant de ses oignons. Rendre à César et à Dieu leurs dus respectifs en somme. Je serais tenté de développer la chose en termes plus acrimonieux, mais ce serait peu judicieux en ces terres orientales où chaque mot se doit d’être soigneusement pesé.
La religion est une chose fascinante. Bien sûr, ce sont là des questions que notre beau pays de France ne risque pas d’avoir à poser tant les Lumières qui y brillent sont le phare guidant les Hommes vers un avenir radieux. N’est-ce pas ?

Adieu ma chère sœur ! Je t’assure de mes sentiments fraternels. Puisses-tu me conter tes aventures en ces terres australes où tu résides désormais.

D’Abou Dhabi

Le 23 septembre 2017.

Notes de voyage. Une élection en France.

C’est au bord d’une route de Saint-Nazaire, plus précisément sur le boulevard Paul Leferme, en laissant le Cinéville sur la gauche et l’immense blockhaus sur la droite. Là, on tombe sur l’usine Cargill, vaste ensemble de cuves grises planté là comme un étrange monument à la gloire du pétrole. Le complexe paraît sinistre ; mais sur l’un des murs d’enceinte a été peinte une frise maladroite, naïve, qui a néanmoins le mérite de tenter de diluer la laideur évidente de l’endroit en le mêlant à une scène champêtre plus colorée qu’un Arlequin.

20170504_174509 Revenant de promenade, ce jour de mai, je vis s’étaler en face un panneau publicitaire prêt à matraquer toute personne sortant de l’usine. S’y affichait une publicité pour une enseigne de pizzas à emporter vantant le bas prix d’un disque assez couvert de viande et de graisse pour être qualifié de pure abomination démoniaque par n’importe quelle artère soucieuse de sa lumière.

Je ne peux m’empêcher d’avoir de la sympathie pour cette fresque. Je n’en connais ni le commanditaire, ni le peintre, et encore moins leurs intentions. Pour moi elle illustre le besoin de conserver un peu d’enthousiasme dans un contexte par ailleurs morose. Peut-être est-ce lié à ma bienveillance pour les goélands depuis ma lecture de Jonathan Livingstone. L’affiche publicitaire en revanche me rappelle combien le cynisme sait exploiter la résignation et la lassitude. Allez, achetez, c’est mangeable, pas cher et le goût en est calibré par contrat ! Qui a le temps pour vraiment cuisiner ? Laissez-vous aller au plaisir de l’uniformité, de la sûreté, de la certitude.

Oh bien sûr, on pourrait y voir une simple protestation anticapitaliste de mauvaise foi. Ce qui serait un comble quand on songe au nom de l’auteur de ces lignes, et un tantinet hypocrite quand on connait son train de vie. Après tout, elles ne sont pas si pourries ces pizzas Domino’s. On y cède tous, et des gens charmants travaillent pour cette entreprise.

Mais lorsque j’ai vu cette fresque, cette affiche publicitaire, mon pays natal se trouvait au milieu d’une élection. J’étais par ailleurs tout juste revenu d’un concours de maître de conférences qui m’avait remis au contact du monde académique français. Quelque peu ébranlé par ce soudain retour aux vieilles rengaines, j’étais mûr pour faire des correspondances, projeter ces événements encore frais sur quelque élément marquant de mon environnement.

En temps normal je vis aux Émirats Arabes Unis, contrée riche en pétrole et divers mercenaires. L’avantage de vivre dans un pays étranger, qui plus est une fédération de monarchies autoritaires, est que l’on peut facilement contraster des discours extrêmement divergents quant à l’état du monde. On peut directement sentir les biais, on adopte une autre perspective. Cette élection était semblable à la publicité pour les pizzas. Choisissez la solution simple, nette, évidente, de bon sens.

Déambulant près d’un kiosque à journaux après le second tour, j’eus un court instant la vision des despotes émiratis plus ou moins éclairés, dont les portraits s’affichent à longueur de journée et d’autoroute dans ce carré de désert qu’Allah oignit des saintes huiles de roche. Le temps que dura mon séjour, je pus assister à la victoire écrasante de la com’ et d’une certaine forme de propagande pas tout à fait volontaire que n’aurait pas reniée Huxley. Les grenouilles se lassent, et un roi leur est envoyé. Il est précédé d’un emballement dont nous devenons coutumiers, trompettes et tambours, Twitter et Le Monde ; tous voient émerger un jeune homme brillant et plein d’aspirations, semblant vaincre tout obstacle, les éliminant d’autant plus facilement que la fascination qu’il inspire lui donne de l’élan, une visibilité, de la force de frappe.

Et quand on examine un peu en détail ce charmant garçon, énarque, dont la vie pourrait se découper selon les pointillés et se colorier sans dépasser, on voit ressortir ce bon vieux pragmatisme, qui bien souvent n’est que le cynisme sous une peau de mouton. Et surtout on voit la défaite de l’enthousiasme.

Tous ces gens en colère, Macronistes contre Insoumis, chercheurs contre administrateurs, parents contre enfants, hommes contre hommes ; tous cherchent néanmoins un étendard, quelque chose qui les anime !

Non. Ce que l’on pourrait prendre pour un frémissement, cette tension, la voici qui retombe alors que le résultat d’élection paraît. Voilà ces gens désormais désabusés ou indifférents, et chacun ce soir là reprend la dégustation de son verre de vin au bord du Rhône tandis que la fraîcheur du soir couvre les épaules des femmes. Peut-être ont-ils raison. Tout cela n’était qu’une distraction.

Mais la politique n’est pas tout, non ! Cette défaite s’insinue partout. La bête infâme du pragmatisme nous intoxique tous. Elle est en nous, dans toutes nos arrogances, tous nos rêves de Rastignac. Elle gît, molle et alanguie, dans les prétentions qui nous dictent des devoirs, nous assignent des directions, nous font oublier nos désirs et ramollissent notre volonté.

Et maintenant, voyons, contemplons – mais sans pudeur – la construction qui s’offre à nos yeux, que nous nommons Société. Le Groupe. Le Respectable. La somme de ces parties qui se laissent flotter entre deux vagues coups de sang, enfants qui jouent aux adultes. Cette masse de gens qui conseillent et sermonnent, vantent la prudence et le raisonnable. Sentons combien elle est encore imprégnée de cette haine subtile qu’on aime qualifier de judéo-chrétienne, mais qui est bien plus ancienne et universelle encore, la haine de celui qui est brisé face à celui qu’il croit encore debout.

Ce n’est pas là qu’on trouvera beaucoup d’espoir. L’enthousiasme, un peu naïf certes, se dissimule, tandis que la rampante morale de ressentiment s’étale partout triomphante. Tandis que la haine et le mépris de tous contre tous diffusent au sein du système, que la négation de ce qui peut être original devient valeur cardinale, la joie de vivre se cache dans les cœurs d’amis et d’inconnus. Je l’ai trouvée durant ces quelques jours en Europe, certes timide, malmenée, rongée de doute parfois. Elle siffle avec le vent dans les promenades en famille. Elle chantonne dans le salon de vieux amis qui se retrouvent et se soutiennent. Elle luit dans la bière d’une artiste qui rit au soleil printanier. Elle pointe dans la reconnaissance envers leur guide d’un jour d’une famille américaine découvrant la cathédrale de Strasbourg.

J’aime bien cette fresque. Elle est imparfaite. Elle est plus réelle que des millions de pizzas et de présidents.

Carte postale. Dubaï.

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Le Burj Khalifa, initialement baptisé Burj Dubaï, est la plus haute tour du monde. Huit-cent-vingt-neuf mètres de verre et d’acier s’élancent vers les cieux, presque blasphématoires, et viennent chatouiller les pieds d’Allah. Et comme une tour de Babil, monte de ses pieds le brouhaha d’une foule bigarrée parlant mille langages de la Création. Cette Babylone cosmopolite vous frappera par le contraste entre la magnificence et la rigidité d’un édifice colossal, et l’aspect flasque des primates qu’il domine.

Ici, on ne peut manquer d’être frappé par cette propriété curieuse de certaines sociétés humaines. Plus leurs constructions sont grandioses et plus ceux qui y vivent semblent empreints de petitesse. Plus leurs édifices sont rigides, plus leurs corps semblent apathiques. Plus leur architecture s’élance, plus leurs esprits se recroquevillent.

Servis par une armée de serveurs philippins et conduits par une horde de taxis pakistanais, vous aurez tout le loisir de vous empiffrer de plats de tous pays. Abstenez-vous néanmoins de toute consommation de spiritueux. Ceux-là sont réservés aux enceintes des restaurants.

Dans l’un de ces restaurants justement, un touriste saoudien et sa famille ergotent sur la qualité des plats libanais, laissant éclater tout leur mépris face à un serveur obséquieux. Là-bas, contemplez cette horde de jeunes adultes prenant des airs de jet-setters. Vous n’échapperez bien-entendu pas aux éternelles perches à autoportraits, menaçant de vous éborgner au gré de l’incurie de leurs détenteurs. Voyez ces hommes et femmes d’affaires glacés et impavides qui prennent l’air important tandis qu’ils consultent frénétiquement leur téléphone. Contemplez l’impolitesse de touristes ventrus méprisants, dépensiers pour leur plaisir, mais par ailleurs si radins que la possibilité même d’un pourboire au chauffeur harassé de leur taxi glisse sur leurs âmes croupies. Et si vous décidez, quittant la ville, de suivre ceux qui conduisent, admirez l’opulence et le caractère racé et agressif de leurs bolides fonçant sur des routes à deux fois trois, quatre, cinq voies.

Regardez, scrutez, prenez le temps. Ne vous laissez pas distraire par les jeux d’eau des fontaines qui périodiquement s’enclenchent et suscitent l’admiration des foules tout en entonnant des reprises de chansons italiennes. Si vous êtes assez attentifs, vous verrez au loin sur un chantier quelques ouvriers prendre une pause et fuir le soleil écrasant. Peut-être parlerez-vous à votre chauffeur. Aux pieds mêmes de la démesure, en dépit des prétentions morales de rigueur et de frugalité, vous comprendrez combien les vies des puissants et des faibles sont distinctes. Distinctes au point de ne jamais vraiment se croiser, les uns jouissant d’une oisiveté assimilée à un art de vivre, les autres ramassant les miettes plus ou moins grosses, plus ou moins appétissantes, d’un gâteau donc la seule existence ne tient qu’à des sommes d’intérêts bien compris.

Et tout près de là, insouciant et éternel, le désert attend.

Note de fin de soirée

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On aurait tort de croire que les pavés tels que Guerre et Paix sont ennuyeux. Nous vivons certes (c’est un poncif éculé) une époque où l’information se doit d’être concise et soigneusement empaquetée dans un joli papier coloré à l’aune de nos inclinations politiques, scientifiques ou religieuses. Néanmoins, une fois plongé dans l’état d’esprit idoine, on se prend à apprécier l’espace offert à nos cellules grises. Ces dernières semaines m’ont également donné l’occasion de lire La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, jolie cont(r)e pétri de nietzschéisme relatant les aventures d’un groupe remontant au péril de la vie de ses membres la source du vent.

Tout cela dans une Éthiopie toujours aussi dévastée et juste après la surprise causée par l’élection américaine. Qu’on me pardonne, tout ceci m’a quelque peu fait songer, et le lecteur motivé trouvera ci-après la tambouille discutable qui émergea de ce temps de réflexion. En dehors de cette franche partie d’onanisme intellectuel j’ai travaillé, qu’on se le dise. Mais capturer des oiseaux est une tâche qui implique de longs temps morts parfois. Il me fallait bien les meubler.

 

***

C’est en arrivant au Ras Hotel d’Addis Abeba que j’appris l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis. Curieusement, le sentiment qui me vint alors ne fut pas d’abord la consternation, mais une étrange euphorie, une certaine fascination face au caractère chaotique d’un événement que beaucoup refusaient simplement de croire possible (moi y compris). Notons au passage qu’en Éthiopie, Trump ou Clinton, ils n’en ont cure. Aucun de ces deux là n’empêchera le gouvernement de spolier de leurs terres les habitants des environs d’Addis pour revendre icelles au plus offrant marchand de béton occidental ou oriental.

Néanmoins, j’ai rapidement appris que cette surprise n’en était pas vraiment une, et ai lu dans la presse, dès mon retour dans ma confortable retraite aux Emirats Arabes Unis, les nombreuses raisons qui rendaient cette conclusion inévitable. Soit. Repassant les cris d’orfraie poussés sur divers médias, je songeai qu’une tendance éternelle de “l’élite”, rarement appréhendée et jamais retenue, est qu’elle prétend vivre selon les préceptes de la Raison, ce qui lui donne l’illusion de contrôler le flot des événements. Hors elle ne fait que s’ajuster a posteriori auxdits événements. Ça, cher lecteur, c’est l’observation de Tolstoï dans Guerre et Paix.

Ce qui se passe dans le monde est essentiellement le fait des propriétés émergentes des groupes humains, propriétés qui ne peuvent se définir par rapport à la liberté individuelle et au contrôle individuel. Les plus puissants sont aussi les plus contraints par les forces qu’ils prétendent maîtriser.

Curieusement néanmoins, on ne cesse de valoriser l’importance des hommes providentiels; et dans la vie courante beaucoup de gens intelligents se torturent pour essayer de calibrer leur existence, envers et contre tout. Par exemple, l’un de mes collègues angoisse terriblement quant à ses responsabilités. Tombe sous le coup de cette responsabilité tout événement qu’il n’aurait pas su prévoir. C’est là soit se donner beaucoup trop d’importance, soit une croyance (tentante) que tout dans nos vies peut être contrôlé.

Il semble, fort curieusement, que nous tendions à croire que nos actions, notre libre arbitre, peuvent aller à l’encontre du flot général des événements et le diriger, alors que nous ne faisons que manœuvrer en fonction de ce flot. En somme, pas de liberté sans contrainte (quel artiste ne le sait pas?), mais en retour pas de propriétés émergentes générant les contraintes sans la somme des actions individuelles.

Ce que j’aimais bien dans la Horde du contrevent, c’est qu’on comprend que cette lutte contre le flot n’a d’intérêt non pour le but que l’on cherche à atteindre (une hypothétique origine, une terre promise, le devoir d’aller au bout), mais pour le sentiment de vaincre une résistance en soi-même, de s’affirmer.

Revenant à Trump, j’ai alors repensé au désir qu’avaient certains amis de devenir militants, de s’engager politiquement, et d’affirmer leurs valeurs dans l’espace public. Je songeai à Tolstoï, dont la réflexion me faisait furieusement penser à Fondation d’Asimov. Le bougre insiste beaucoup sur la nécessité de comprendre les Lois de l’Histoire, et de cesser d’attribuer au Hasard et au Génie de quelques Hommes la responsabilité des événements historiques.

Aussi me disais-je au début, à quoi bon un engagement quelconque? Puisque nous n’avons pas prise sur la plupart des événements en tant qu’individus. Je me suis rendu compte que ces deux bouquins, Guerre et Paix et La Horde du Contrevent, portaient des messages complémentaires. Si je reprends la métaphore de Damasio ; le premier livre insiste davantage sur la nature du vent et sur l’importance de comprendre qu’il existe et qu’on ne le contrôle pas (Tolstoï, le flot de l’Histoire). Le second insiste sur l’importance de l’exercice de notre volonté : aller contre le vent est une première étape, mais n’est qu’une condition possible conduisant à l’affirmation de soi. Cette affirmation consiste à utiliser toute contrainte ou force extérieure pour mieux s’en dégager, créer un espace où elle est vaincue ou maîtrisée.

Même si militer, écrire, protester ne changera pas fondamentalement la direction actuelle des événements, qui est essentiellement guidée par la colère et le refus de la complexité, elle peut non seulement influencer – d’une manière que nous ne savons pas encore anticiper car nous connaissons mal les Lois de l’Histoire – le cours des choses à long terme mais surtout elle nous permet de continuer de créer. Et c’est en cet acte de création que réside la Liberté, dans la création de sens même face à l’absurde (et même si ça m’agace, c’est un peu ce que décrit la Nausée de Sartre).

Il est difficile d’admettre que nous faisons partie d’un ensemble de forces plus vastes que notre seule existence ou même celle de notre groupe social, que nous ne maîtrisons pas. Ressentir que nous sommes en partie déterminés et replacer nos actions dans un contexte plus large. C’est pourtant l’une des forces de l’esprit humain dans ce qu’il a de plus noble, cette capacité à comprendre et assimiler les contingences historiques ; être capable de dépasser cette impossibilité de maîtriser le flot des événements et de rester créatif en son sein. Comme un marin qui comprend le vent et se déplace avec élégance. Si je filais la métaphore, je dirais que notre liberté réside dans le niveau d’élégance que nous mettons à naviguer.

C’est pour ça que je pense que l’engagement politique, scientifique, artistique, amical, amoureux, est important non pas pour “changer le monde”, mais pour affirmer la vie dans ce qu’elle a de sain.

En quelque sorte, pour reprendre un autre écrivain du XIXème siècle, ce sont là des jeux auxquels nous devons jouer avec le sérieux propre aux enfants.

Le djinn et le chameau.

Il arriva, sur un monde très semblable au nôtre mais créé par un ange rebelle de Dieu, qu’un chameau se perdit. Était-ce dans le triangle de l’Afar, dominé par les hautes montagnes d’Abyssinie ; ou était-ce dans les ergs infinis du Hedjaz? Cela importe peu, il nous suffit de dire que la bête était au delà de tout secours, et que montait confusément en elle le désespoir. Durant quarante jours et quarante nuits, le camélidé arpenta la Terre, sans trouver ni oasis où étancher sa soif, ni présence humaine qui pût le guider.

Il arriva que dans son errance, le chameau toucha aux limites de cet au-delà qui confine au domaine de Morphée. La lune accrochait son croissant haut sur l’horizon, et un vent glacé poussait les dunes grain à grain sur le pelage du pauvre animal. Sur le point de sombrer dans le froid de la mort, l’infortuné aperçut, à demi ensevelie dans le sable millénaire, une datte.

Cette datte était incongrue, au cœur de ces étendues désolées, où nul homme ne s’aventure sinon par hasard ou malchance. Là est le domaine de ces esprits que l’on nomme djinns. Certains sont libres et effraient le voyageur isolé, le trompant par des mirages ou lui infligeant des orages de sable qui l’ensevelissent sans pitié. D’autres sont prisonniers, pour de multiples raisons qu’il n’est pas donné aux Hommes de connaître.

Cette datte n’était pas un simple fruit. Des siècles plus tôt, un djinn maudit y avait été enchaîné, recevant pour châtiment celui de se morfondre pour l’éternité, attendant de servir tout maître qui aurait la chance de le trouver. Mais est-il chanceux celui qui reçoit un tel pouvoir? En vérité, il n’est pas donné à tous de l’utiliser sagement. Le chameau libéra le djinn par le simple contact de sa langue affamée. On ne saurait dire ce que ressentirent ces deux créatures inhumaines ; l’une voyant émerger d’un nuage de fumée magique un être aux prunelles brillantes, aux vêtements tissés de feu liquide ; l’autre découvrant que son nouveau maître était un bête chameau. Hélas, le chameau ne possède pas la délicatesse et la puissance de l’intelligence humaine, et celui-ci était passablement stupide même selon les standards de son espèce. Aussi, alors que le djinn lui proposait d’exaucer un vœu, quel qu’il soit, le chameau déclara qu’il souhaitait voir le globe recouvert de déserts parsemés d’oasis, afin de voir son espèce dominer la Terre. Le vœu exaucé, bien sûr, conduisit à l’extinction de la quasi totalité des autres espèces vivantes, au renversement de l’équilibre écologique planétaire et à l’extinction des chameaux eux-mêmes. Mais l’animal mourut de soif bien avant cela, néanmoins persuadé d’avoir laissé derrière lui un monde meilleur pour les siens.

Ce monde est désormais peuplé des seuls djinns, lesquels ne peuvent plus conter leurs terrifiantes légendes qu’aux vents secs du désert universel. L’ennui les tenaille grandement. Car une histoire sans audience ne transmet rien, elle est sans essence.

Ce monde est vide par la faute d’un chameau. Certains disent que la sagesse s’accommode mal du pouvoir. Les mécréants vont même jusqu’à nier que Dieu soit omnipotent et omniscient. Il ne nous est pas donné de trancher, nos lumières sont bien trop ternes pour proposer une quelconque théodicée. Il est néanmoins certain que Satan fut bien peu sage lorsqu’il laissa en sa création la possibilité aux esprits faibles de disposer de si grands pouvoirs.

Dieu soit loué, dans notre monde, les chameaux ne peuvent rien, et ceci prouve bien Sa Sagesse et Sa Munificence.

Invitation au voyage.

“Aujourd’hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud, où l’Asie tout entière prend le visage d’une zone maladive, où les bidonvilles rongent l’Afrique, où l’aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne avant même d’en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique ? ”

Lévi-Strauss.

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Dans le couloir d’un Institut helvétique, une femme aperçoit un collègue et lui demande : “Comment c’était l’Ethiopie?”. L’homme hésite à répondre, empli de sentiments contradictoires. Une scène apparemment banale.

Plantons le décor. L’homme ainsi interpellé est un biologiste, revenant d’une mission d’une dizaine de jours durant laquelle il s’est familiarisé avec le terrain de son prochain projet. Le projet portera essentiellement sur les amphibiens et leur riche biodiversité dans cette région du monde. Il se doute bien, en tant qu’éphémère chroniqueur des Heures de cette contrée inconnue, que son récit suscite une curiosité sincère. Alors pourquoi les mots lui manquent-ils, quand l’intérêt de ses contemporains ne peut que titiller agréablement son ego ?

L’Afrique noire nous demeure inconnue. Le continent qui vit nos ancêtres cheminer vers la conscience demeure une contrée fantasmée pour beaucoup, faite de barbares dansant comme des diables, d’animaux sauvages et de nature plutôt hostile, occasionnellement saccagée par des braconniers et autres forestiers peu scrupuleux. La réalité, pour peu qu’on puisse l’appréhender en un temps si court, est évidemment plus complexe et moins “pittoresque”.

L’Ethiopie est un pays ancien, contemporain des antiques égyptiens et de l’Empire romain ; on la connait alors sous le nom d’Aksoum. C’ est également l’un des seuls pays africains ayant résisté à la colonisation, si l’on omet la courte occupation italienne durant la Seconde Guerre Mondiale. Le sud du pays est ironiquement une colonie de l’Ethiopie originelle, envahi par l’empereur Ménélik II afin d’éviter une trop grande mainmise des occidentaux dans la région.

L’Ethiopie est un pays pauvre. Le milieu naturel a été ravagé par une exploitation agricole massive et désordonnée, révélant le long des routes des chapelets de métairies. Au milieu des routes, troupeaux de chèvres et de bovins semblent tranquillement compter sur une esquive à la dernière seconde des conducteurs empressés, ne daignant se mouvoir que lorsque les grondements des véhicules se font plus pressants. A perte de vue s’étendent des champs labourés à l’araire ; des plantations d’eucalyptus, arbre ayant le mérite de pousser rapidement, ont depuis longtemps éliminé toute trace de forêt primaire. Seuls quelques acacias rappellent l’Afrique par leur forme en ombrelle si caractéristique.

L’Ethiopie est un pays où l’on est pragmatique. Apercevant sur le trottoir près d’une voie de sortie un homme face contre terre, le narrateur hésitant demande au chauffeur de reculer pour s’aviser du sort du malheureux. Le conducteur, avisant le corps étendu, rit tranquillement et explique que cet homme n’est jamais qu’un ivrogne, que la rue est passante et qu’il ne serait de toute façon pas pris en charge pour si peu dans un hôpital, si tant est que les embouteillages monstres d’Addis Abeba permettent de l’y amener avant qu’il ne soit dégrisé. Et d’enfoncer le champignon pour se dégager de la bretelle.

Au fond l’Ethiopie, par les drames et les joies qui s’y nouent, n’est guère différente des contrées helvétiques. On y aime, hait, danse et chante tout aussi bien, voire mieux. Paradoxalement, c’est la trop grande similarité d’environnement due à un mode de développement anarchique qui suscite le malaise. En recevant au visage la caricature d’un idéal occidental, le voyageur ne sait plus guère s’il est dépaysé, ou au contraire trop chez lui, trop proche de ses habitudes. Après tout, il bénéficie de toutes les rares infrastructures, mange bien. Il lui arrive même de se sentir trop rassasié. Certes, il dort parfois dans de mauvais hôtels aux robinets raccordés au néant, mais ces caricatures lui laissent un certain sentiment de familiarité.

Cet homme qui s’apprête à conter son histoire doit faire face à l’aporie causée par le décalage entre le motif de sa présence et la simple et brutale réalité du pays qu’il arpente. Vraiment, capturer des batraciens, étudier la biodiversité dans ce qui semble être au delà de tout secours? Il sait que le seul mot “biodiversité” n’est le plus souvent qu’un agréable prétexte. La biologie est un petit univers en soi, où la quête du succès d’estime et la satisfaction de la curiosité prévalent souvent sur la recherche du bien commun. Une marionnettiste lui a d’ailleurs reproché une fois son manque d’intérêt pour les autres hommes. Pourtant, il ne lui semble pas que l’égoïsme soit propre à la science. Et la vanité bien dirigée peut parfois bénéficier aux hommes, quand bien même la quête de ce bénéfice ne soit pas le véritable moteur de l’action menée. Peut-être les amendements et les réparations des êtres naturellement égoïstes pèsent-ils davantage dans la balance de la vie.

Il dira juste: “C’était intéressant. Et étrange.” Il est trop tôt, il faut attendre.

Cet épisode passé, il décrira avec davantage de détails ces sentiments sur un blog, tout en se demandant si le seul fait de raconter son voyage n’est pas l’extension d’une mentalité productiviste et vaine, qui cherche à maximiser le bénéfice social retiré de la découverte d’un nouvel environnement. Face à la complexité d’un pays nouveau et à ces immenses défis que l’on a à peine effleurés, on ressent une certaine forme de vanité. Le voyage se perd dans quelque chose de plus vaste et flou, son but semble anodin. Peut-être valait-il mieux se taire. Pourtant, on y trouve de la beauté. Et l’écrire est important. Et s’évertuer à protéger le peu de beauté qui reste, inciter autrui et soi-même à réagir face à ce qui semble inéluctable, voilà peut-être l’intérêt d’un tel récit.

 

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Dies Irae, ou l’ivresse de l’ambitieux.

Il est un fait que peu comprennent, et qu’encore moins acceptent : la réussite des rêves du plus minable implique généralement le renoncement du plus élevé. C’est une loi évidente mais passablement désagréable car elle suppose l’existence d’une hiérarchie des valeurs qui laisse la part belle à l’individualisme.

Pas cet individualisme qui consiste à tout miser sur la cupidité en la travestissant en pragmatisme, ou en en faisant la norme d’un univers étriqué et misérable à la hauteur de l’aréopage de boutiquiers et méprisables larves humaines de tous les partis et tous les camps. Non, pas le petit orgueil de ces chrysalides figées en un rictus cynique et boursouflées de privilèges et d’orgueil, dont la compréhension de la beauté ne dépasse pas le rebord du caniveau dans lequel pataugent d’ordinaire le cuistre, l’escroc et le marchand d’armes.

Non, il faut parler en ce cas de la recherche permanente de ce qui rend l’individu particulier, son intérêt, ce qui le fait croître dans le sens noble du terme et qui ne s’explique pas, ou alors seulement par le truchement toujours biaisé et trop souvent terne des philosophes. Hors ces intérêts convergent rarement, et certains sont plus communs que d’autres. Et cela génère une asymétrie.

Comme lorsqu’un ami prétend que vous lui manquez, mais n’entreprend jamais un voyage pour vous rendre visite, quand vous entreprenez sans cesse l’inverse. Ou lorsqu’une femme prétend vous aimer toujours mais vous utilise comme simple miroir de son propre narcissisme. Ou, encore, lorsqu’un universitaire prétend libérer votre esprit et ne fait de vous qu’un outil de sa mesquine réussite académique. Cela lasse et use.

La plupart des hauts sentiments sont galvaudés et canalisés, réduits en une mélasse insipide quand il sont repris par des cœurs et des esprits qui sont incapables de les ressentir de manière absolue. Non que ces sentiments soient, par essence, absolus. Mais s’inventer et démonter sans cesse des idoles, en jouer tout en conservant un sérieux total dans leur conception et leur destruction, voilà peut-être une des plus hautes facultés de l’esprit humain.

Il est facile et confortable de se contenter d’idéalisme, de reporter l’impossibilité d’accomplir un rêve ou une ambition sur le compte d’un manque de soutien, d’un système corrompu, tout en acceptant l’échec inéluctable. Mais le fait est que l’action n’a pu être menée, que le rêve est brisé et que l’élan est perdu.

De la religion au Communisme, de l’Amour à la Science, le monde actuel ne permet plus guère l’émergence de caractères uniques. On nous incite à croire que nous partageons des valeurs, nous unissons en camps homogènes, alors que les faits témoignent toujours plus de la tension que génère le grouillement croissant de nos congénères. Aussi, lorsque l’on gît sans recours, sans plus de force pour poursuivre, et qu’on refuse ce pavot qu’est l’idéalisme, il ne reste rien. Et certains préfèrent embrasser ce néant que se résigner à supporter les jeux d’ombres et de lumière que constituent les discours répétés de l’Idéal.

Ma foi, si ces nihilistes réussissent, pourquoi pas moi ? L’originalité ne saurait rendre heureux, ou en tout cas n’est guère apaisante. Aussi demain fondrai-je dans cette absurdité. Et comme le dirait un Rastignac: “À nous deux maintenant ! ”

Mais je n’y crois guère…

Le chat de Topkapi

Le soleil dérive lentement vers l’horizon, laissant derrière lui un ciel flamboyant. Les entêtantes fragrances que laissent flotter quelques massifs de fleurs généreusement arrosés semblent épaissir encore la chaude atmosphère du mois de mai. Au sein de cette langueur tranquille, l’appel des muezzins attire lentement aux mosquées des centaines de fidèles ; tandis que dressant ses minarets et ses coupoles millénaires, l’ancienne basilique Sainte-Sophie règne sereinement sur le paysage en défiant sa jeune sœur aux céramiques bleues.

Dans ce tableau aux teintes délicatement orientales, un chat, l’air fier et souverain, arpente les jardins de Topkapi. Le félin, paré seulement de son pelage fauve et d’une dignité assurée, avance paresseusement dans les allées bordées de roses et de tulipes aux teintes éclatantes. Recevant les offrandes de touristes attardés, ses yeux d’agate parsemés d’éclats dorés semblent voir bien plus loin que n’importe quel regard de mortel. Il daigne parfois accorder la douce aumône de sa fourrure aux mains empressées de visiteurs charmés.

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Quand le jour cède lentement la place au crépuscule, tandis que la lune monte et arbore un croissant semblable à celui du drapeau national, il aime à étirer son corps élastique pour négligemment contempler la foule déambulant dans les jardins en contrebas du palais. Dans l’œil presque divin du noble animal se reflètent les hommes, grands ou misérables, et les plus petits secrets.

Ici, des touristes aux ventres gras et mous, vêtus de pantacourts et de t-shirts personnalisés révélant bras potelés, genoux cagneux et cuisses constellées de cellulite, tentent d’orienter la perche portant un téléphone dernier-cri afin de cadrer leurs visages congestionnés. S’éloignant d’eux, un couple s’empresse de rentrer, l’homme barbu, la femme vêtue d’une abaya noire la dissimulant au monde. La femme porte une glace à sa bouche, et oublie son voile un quart de seconde, manquant de peu de se barbouiller de crème glacée. Un peu à l’écart, aperçu seulement du chat complice, l’unique témoin de la scène étouffe un rire sarcastique. C’est un jeune occidental idéaliste qui aime à se plonger dans des pensées qu’il croit profondes et frappées du sceau du progrès. Il reprend son chemin sans vraiment comprendre ce qui l’entoure, bien que son appareil photographique soit empli des clichés de lieux dont la seule histoire ne pourrait loger dans l’esprit d’un seul homme.

Plus loin un homme racle le fond de sa gorge et fait profiter sans vergogne de ses miasmes infâmes des passants blasés. Un groupe de femmes s’avance, et toutes portent de chatoyants foulards sur leurs cheveux, qui leur donnent l’air de pétales soyeux poussés par un vent fripon. Elles croisent un autre troupeau, arborant fièrement du haut de leur récente puberté jeans troués et hauts trop courts. Les deux camps se croisent et s’ignorent.

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Le chat s’ennuie, il baille et révèle des crocs jaunis. Il reprend son inspection vespérale au son des perruches qui piaillent dans les arbres dont les frondaisons portent une ombre de plus en plus épaisse sur le jardin public. Il ignore les oiseaux. Passant près d’un banc, il tombe sur un couple d’amoureux esquissant de vagues projets d’avenir, tentant de donner forme et consistance à une relation déjà bien morne. Au loin des enfants jouent, surveillés par des parents amusés et attentifs.

La nuit tombe, les fidèles se sont assemblés, ont procédé ensemble à leurs ablutions et prié. Ils sortent en masse compacte des mosquées. Le chat regagne son repaire, et contemple encore une fois la foule humaine pressée quitter le parc. Il est serein, un bout de langue rose dépasse légèrement de sa gueule. Il contemple, n’analyse rien, ne juge pas. Il sait que les choses sont, ne se préoccupe pas de leur signification. Il règne, en maître inconnu de ses esclaves, tel un roux poussah, zen et gras. Ses paupières se ferment doucement sur ses yeux aux reflets mordorés, ces yeux qui luisent au milieu de sa frimousse de matou insolent. Et dans l’obscurité grandissante, assis sur son trône de pierre, on pourrait jurer qu’il rit, le chat de Topkapi.

Le bus

C’était une magnifique journée de printemps, le soleil perçait enfin les nuages, et l’envie me prit soudain de retrouver le parfum de l’humus et le doux bruissement des branches chargées de bourgeons et d’oiseaux unissant leurs mélodies en une claire harmonie. En somme, il était temps de faire une petite promenade dominicale après une semaine bien remplie. Aussi me décidai-je pour la Petite Camargue, proche de mon domicile, et invitai ma sœur à se joindre à moi.

La petite Camargue, dans le Haut-Rhin, est un petit coin de zone humide protégée, où les promeneurs d’Allemagne, de Suisse et de France aiment à flâner aux beaux jours. Sise près de Saint Louis, dans la banlieue de Bâle, elle n’est accessible qu’en vélo ou par le bus 604, qui démarre depuis le centre-ville, au bord du Rhin et de ses berges si mignonnement parées d’immeubles anciens parfaitement entretenus.

Je ne dispose pas de vélocipède, n’ayant jamais ressenti d’attraction particulière pour ce mode de transport qui me fait sans cesse craindre la mort par broyage automobile lorsqu’il est utilisé en ville. Il me fallait par ailleurs emmener avec moi ma sœur. Aussi le choix se porta-t-il sur ledit bus 604, qui relie Bâle (Suisse) à Saint Louis (France, Alsace).

A ce stade de mon récit il faut avertir le lecteur qui ne serait pas familier de la vie dans ces contrées frontalières : Bâle est une ville riche. Très riche. Quoi de plus normal pour le quartier général de nombreuses entreprises de biotechnologie et de chimie industrielle, sis en Suisse de surcroît? Il s’agit par ailleurs d’une ville de culture germanique. Sans vouloir tomber dans la caricature et la simplification outrancière, il faut néanmoins reconnaître chez ses habitants une certaine réserve, un goût pour l’ordre et la propreté, et un teint un peu pâlot si l’on s’en tient aux critères de mes accointances occitanes. De l’autre côté de la frontière, Saint Louis est une ville où résident de nombreux français aux revenus plus modestes, que les excès des loyers suisses et la barrière de la langue ont relégués en Gaule. En somme, nous avons là toutes les conditions réunies pour observer un gradient.

Aparté: qu’est-ce qu’un gradient? Mathématiquement parlant, il s’agit d’un vecteur qui reflète la dérivée d’une fonction dépendant de plusieurs variables. Dans notre cas il s’agit des changements socioculturels associés au déplacement dans l’espace. Mais examinons-en plutôt la manifestation concrète.

Ma sœur et moi, après avoir déjeuné d’un sandwich Subway aussi lourd qu’hors de prix, entreprenons de monter dans le bus 604. Le chauffeur nous demande alors pour deux billets aller-retour la somme de quatre euros et quarante centimes. Il est possible de payer en francs suisses, mais uniquement avec des billets. Le prix, environ deux à trois fois plus bas que ce qui serait exigé en Suisse, me fait sourire et me rappelle ma vie française d’antan, lorsque payer un café plus de deux euros me paraissait encore scandaleux. Le voyage commence, les quelques passagers présents sont calmes. Un couple de suisses souriants, de langue allemande, grimpe dans le bus et y place un enfant en poussette dans un équilibre précaire.

Nous progressons vers le Nord, et la frontière. Nous sommes alors les témoins d’un phénomène étrange et fascinant : progressivement, les passagers commencent à présenter moins bien, leurs vêtements sont meilleur marché. On peut également noter un obscurcissement net de leur teint. Leur mise est moins soignée, leurs dents moins alignées et leurs traits se burinent à mesure que le bus cahote sur la route qui nous rapproche de la gare de Saint-Louis.

La frontière est maintenant derrière nous. Le couple d’Helvètes s’assoit, laissant la poussette tanguer et vaciller. Le bus prend un virage un peu serré, et l’évidente conséquence se produit ; la poussette tombe, faisant culbuter l’enfant apeuré. Je la rattrape de justesse et évite un traumatisme crânien au rejeton qui se met à brailler. Le père continue d’arborer un sourire à demi demeuré, pas le moins du monde troublé par l’incident. L’enfant poursuivra le voyage sur les genoux de sa mère.

Peu de temps après ce premier événement, l’esprit de Newton entreprend à nouveau de défier l’équilibre d’un humain sans défense. Il jette son dévolu sur une prolétaire d’âge mûr à la démarche lourde que nous voyons péniblement entrer dans le bus, suivie d’une amie aux traits chevalins. Nous la voyons alors comme au ralenti déployer un strapontin qui se dérobe, fourbe, la laissant s’effondrer mollement. Le chauffeur entreprend de redémarrer, compromettant tout espoir de redressement.  Songeant que les gens chutent bien souvent dans ce pays, j’entreprends d’offrir une main secourable et ai toute l’occasion d’apprécier le poids conséquent de cette vie sauvée. La pauvre femme et sa commère occuperont le reste de leur trajet à se plaindre constamment du chauffeur à la conduite supposément trop brutale. Asinus asinum fricat.

Depuis le passage de la frontière un autre fait s’impose à nous: le bruit. En Suisse, les transports en commun sont habituellement empruntés par une foule paisible et muette, occupée à lire ou à contempler le paysage d’un air absorbé. Ici, nous redécouvrons une joyeuse populace occupée à rire, plaisanter ou commenter sans gêne ni discrétion. Une horde d’adolescents s’engouffre dans le bus, évoquant les sujets les plus triviaux et impliquant des amis absents et des amoureux ingrats. Ils s’arrêteront devant l’attraction de la ville et haut lieu de la vie sociale, le centre E. Leclerc, pour y errer tout l’après-midi. Je détourne mon attention de ces jeunes gens pour découvrir sur l’arrêt de bus une affiche contre le Sida. Une femme y est représentée au lit, l’air triste et défait, le regard dans le vague. Le titre en est édifiant et culpabilisateur : “Si elle n’est pas venue bosser ce n’est pas parce que c’est une grosse feignasse”. Je suis surpris que pour parler à la jeunesse, les concepteurs se soient sentis obligés d’utiliser un langage aussi familier et un ton si agressif et culpabilisant, projetant sur toute une génération une vision pour le moins réductrice et quelque peu condescendante à mon goût.

Nous dépassons le centre commercial et retrouvons de petites maisons privées bordant le parc, notre destination finale. Nous descendons là, profitant des premiers bourgeons, des cigognes et des fuligules parcourant paisiblement l’onde des étangs. Et tout en marchant, je songe à tous les gradients, toutes les étranges et cocasses frontières que recèle le monde. Qu’il est doux d’être du bon côté de la barrière. C’est du moins ce que chacun songe de part et d’autre.

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